Le décompte · 30 s

Un bilan à deux fois le PIB du pays. C'était la minute solutions.

UBS : le problème était qu'elle était trop grosse, on a fait plus gros

Kevin Cuccolo · 06 septembre 2026 · 4 min de lecture

Le week-end des 18 et 19 mars 2023, la Suisse a perdu l’un de ses deux piliers bancaires centenaires. En septante-deux heures, sous la pression conjuguée du Conseil fédéral, de la FINMA et de la Banque nationale, Credit Suisse a été absorbé par UBS pour trois milliards de francs. Somme symbolique, c’est le mot employé, et il est bien choisi.

Tu te souviens du problème qu’on avait avec Credit Suisse. Too big to fail. Trop gros pour tomber, trop gros pour qu’on le laisse tomber, donc l’État derrière au cas où.

Regarde comment on l’a réglé.

Les deux nombres

Bilan total d’UBS aujourd’hui : mille huit cents milliards de francs.

Soit environ deux cent dix pour cent du produit intérieur brut suisse.

Deux fois le pays. Tout ce que la Suisse produit en une année, additionné, fois deux, dans le bilan d’un seul établissement.

Pour situer, parce qu’un chiffre seul ne dit rien : Deutsche Bank pèse environ septante pour cent du PIB allemand. JPMorgan Chase environ cinquante pour cent du PIB américain. Aucune économie développée n’héberge une banque d’une telle ampleur relative. On est premiers, et pas dans la catégorie qu’on espérait.

À côté du bilan, la division de gestion de fortune administre trois mille deux cents milliards de dollars, répartis entre Zurich, Genève, Hong Kong, Singapour, New York et Londres. C’est ce pôle qui fait la rentabilité du groupe et qui attire la clientèle très fortunée de la planète entière.

La banque d’investissement, elle, a été réduite, pas supprimée. Les positions héritées sur les dérivés de taux et les produits structurés continuent de tenir éveillés les régulateurs zurichois.

Le vocabulaire a changé, et c’est le seul indice dont tu as besoin

Avant 2023, la question posée dans les cercles réglementaires était : comment sauver Credit Suisse.

Depuis, elle est : que faire d’une UBS devenue too big to save.

Trop grosse pour être sauvée. Ce n’est plus le même problème. Dans le premier cas, l’État arrive avec un chéquier et ça finit par se tasser. Dans le second, il n’y a pas de chéquier assez grand, parce que le chéquier et la banque sont à la même échelle.

La présidente de la FINMA, Marlene Amstad, a décrit la situation comme « régulativement inédite ». Pour une autorité de surveillance, c’est de la franchise brutale. Les règles prudentielles existantes, ratios de fonds propres, exigences de liquidité, plans de résolution ordonnée, ont été dessinées pour des banques systémiques importantes. Pas pour une entité dont la défaillance serait une crise existentielle pour l’État lui-même.

Pendant ce temps, la place a bougé

Le reste du paysage n’a pas attendu. Les banques privées genevoises, Pictet, Lombard Odier, Mirabaud, Bordier, ont capté une partie de la clientèle patrimoniale déstabilisée par la chute de Credit Suisse. Plus discrètes, moins exposées aux activités de marché, certaines encore en partenariat à responsabilité illimitée, ce qui veut dire en français que les associés répondent sur leur propre fortune. Curieusement, ça rend prudent.

Les néobanques, Neon, Yuh, Revolut Suisse, ont continué de grignoter la banque de détail sans menacer frontalement personne. Leur modèle reste fragile dès que les marges se compriment.

Et la transformation la plus profonde s’est faite sans bruit : la fin effective du secret bancaire dans sa forme classique. L’échange automatique d’informations fiscales tourne à plein depuis 2018 avec plus de cent juridictions partenaires. L’argent non déclaré est parti ailleurs, Dubaï, Singapour, les Émirats. Ce qui reste ici est pour l’essentiel de l’argent déclaré, attiré par la stabilité et la solidité du franc. Stratégiquement sain, et nettement moins confortable, parce qu’on se retrouve à concurrencer des places qui n’ont ni notre réputation à traîner ni notre fiscalité.

La suite s’écrit en ce moment

En septembre 2025, le Conseil fédéral a publié son rapport en réponse à la commission parlementaire d’enquête sur la chute de Credit Suisse. Conclusions sévères pour l’ancien management et pour la supervision, et une recommandation : relever substantiellement les exigences de capital pour les banques d’importance systémique mondiale.

UBS s’est mobilisée contre ces propositions avec une énergie considérable, et l’argument est imparable dans sa forme : elle est en concurrence directe avec des établissements soumis à des régimes plus souples à New York, à Londres et à Singapour. La décision du Parlement est attendue pour l’automne 2026, et elle a tout d’une confrontation en règle entre les intérêts de la place et l’impératif de sécurité systémique.

Reste la question de la FINMA elle-même, dont la commission d’enquête a documenté l’insuffisance de moyens et de pouvoirs coercitifs. Une autorité de surveillance dont personne ne redoute l’autorité ne remplit pas sa fonction. Ce point-là n’est toujours pas réglé.

On avait une banque trop grosse pour tomber. On a fabriqué, en un week-end, une banque trop grosse pour être sauvée. Et la question qui occupe le Parlement cette année est de savoir si on peut lui demander de mettre un peu plus de capital de côté, sachant qu’elle trouve que ça lui ferait perdre en compétitivité.

Voilà. C’était la minute solutions.

Adjeu.

#UBS#Credit Suisse#Suisse#finance