Le décompte · 25 s

On n'a rien fait de spécial. On a juste pas fait de bêtises pendant que les autres en faisaient.

Le franc a triplé face au dollar, et on n'a rien fait de spécial

Kevin Cuccolo · 10 septembre 2026 · 4 min de lecture

En 1971, les États-Unis abandonnent la convertibilité en or. Depuis cette date, le franc suisse a multiplié sa valeur par trois face au dollar américain.

Trois fois. Pas sur un coup de chance d’une année, sur plus d’un demi-siècle.

Et le plus drôle, c’est qu’on n’a pas eu de plan génial pour ça.

Ce qu’on a fait : rien, et longtemps

La trajectoire n’est quand même pas tombée du ciel. Elle repose sur trois choses que peu d’États réunissent en même temps, et aucune des trois n’est spectaculaire.

La première est l’excédent courant. Le pays exporte plus qu’il n’importe, biens, services, revenus d’investissements, sans interruption depuis les années 1980. En 2024, l’excédent tournait autour de septante milliards de francs, soit huit pour cent du produit intérieur brut. Concrètement, la Suisse n’a pas besoin de séduire des capitaux étrangers pour financer son économie, donc elle peut se permettre une monnaie chère sans que les investisseurs s’enfuient.

La deuxième est l’indépendance de la Banque nationale, inscrite dans la loi et, ce qui compte davantage, dans l’habitude. Les marchés y voient une garantie contre le péché qui détruit une monnaie, à savoir la monétisation politique de la dette.

La troisième n’est même pas monétaire : État de droit prévisible, justice fiable, démocratie directe qui freine assez efficacement les politiques économiques aventureuses. Ça rassure les gens qui ne cherchent pas le rendement maximal mais la conservation.

Additionne les trois et tu obtiens une devise qui monte à chaque fois que le monde prend peur. Ce n’est pas une performance, c’est une position. Le modèle économique du pays, c’est que l’incendie est chez le voisin.

C’est confortable. Personne ne va prétendre le contraire.

Sauf que le pompier a des meubles chez le voisin

Là où ça devient moins confortable, c’est quand on ouvre le bilan de la Banque nationale. Elle gère environ sept cents milliards de francs de réserves de change, héritage des interventions massives menées entre 2011 et 2022 pour empêcher le franc de grimper trop vite.

Comment sont placées ces réserves ? Environ trente-huit pour cent en euros et trente-cinq pour cent en dollars américains, le reste en yens, en livres et en diverses autres devises.

Lis la phrase suivante lentement. L’institution qui symbolise l’indépendance monétaire du pays est structurellement exposée à la baisse de la monnaie dont l’affaiblissement fait précisément la force du franc. Chaque point de pourcentage que le dollar perd face au franc, ce sont plusieurs milliards de moins au bilan.

Et ça continue. Environ vingt pour cent des réserves sont placées en actions, avec une part significative de technologie américaine : Apple, Microsoft, Amazon figurent parmi les principales participations. La banque centrale d’un pays qui se vend comme le contraire de la spéculation est l’un des gros actionnaires institutionnels de la Silicon Valley. Ça a très bien rapporté pendant la décennie de hausse. Ça crée aussi une corrélation entre la santé de notre banque centrale et les valorisations de San Francisco.

On pourrait corriger ça tranquillement, sans drame : réduire par étapes la part du dollar, remonter l’or physique, diversifier vers d’autres dettes souveraines. La Banque nationale a bien augmenté sa part en or ces dernières années, mais lentement, et plutôt sous pression politique que par conviction. Il manque aussi une doctrine explicite sur les interventions de change : depuis la fin du plancher, les opérateurs devinent les seuils au lieu de les connaître, et leurs devinettes ne sont pas toujours stabilisatrices. Ne pas décider reste une décision, elle est juste plus difficile à assumer en conférence de presse.

Et la dédollarisation, alors

On en parle beaucoup depuis 2022, et il y a des faits réels : des accords de règlement en monnaies locales entre pays des BRICS, des réserves en dollars réduites par la Chine et la Russie, du yuan accepté pour certaines ventes de pétrole saoudien.

Le chiffre qui remet les proportions en place : la part du dollar dans les réserves mondiales de change est passée de septante-trois pour cent en 2001 à cinquante-huit pour cent aujourd’hui. C’est une vraie baisse. Elle a pris vingt-cinq ans, et le dollar reste très largement la première monnaie de réserve du monde. Les tuyaux, marchés obligataires, financement du commerce, contrats dérivés, représentent des décennies d’infrastructure que rien ne remplace en un communiqué.

Ce qui bouge vraiment, c’est la structure en blocs. Et dans un monde à deux zones, les monnaies neutres acceptables par les deux camps, le franc, le yen, l’or, voient leur attrait augmenter. Autrement dit, la première conséquence de la fragmentation, pour nous, c’est encore une bonne nouvelle. Un franc qui monte, des exportateurs qui grincent, une banque nationale qui doit intervenir. On connaît la chanson depuis le plancher à 1,20 euro, instauré en 2011 et supprimé brutalement en janvier 2015.

Le vrai risque n’est pas dans ces courbes. Il est que la valeur refuge n’est pas une propriété physique du billet : c’est la réputation du pays, de son État de droit, de ses institutions. Cette réputation s’use, et elle s’use sans que personne ne le remarque avant que ce soit irréversible.

Le modèle marche tant que l’incendie est chez le voisin.

Adjeu.

#Suisse#franc suisse#BNS#dollar#dédollarisation