Le décompte · 25 s

Un drone jetable coûte quelques dizaines de milliers de dollars. Le missile qui l'abat en coûte trois millions. T'as pas un problème de matériel, t'as un problème de calculatrice.

Le drone et le Patriot : t'as pas un problème de matériel

Kevin Cuccolo · 03 septembre 2026 · 5 min de lecture

Cette addition-là se passe de commentaire. Tu peux la faire de tête, au comptoir, entre deux gorgées.

D’un côté, un drone. Le Shahed-136, celui que la Russie envoie sur l’Ukraine depuis 2022 : un engin à turbopropulseur, un aller simple, aucune ambition de rentrer. Coût unitaire estimé entre vingt mille et cinquante mille dollars. C’est le prix d’une voiture correcte.

De l’autre, le missile qui doit l’abattre. Un intercepteur de batterie Patriot. Plus de trois millions de dollars le tir.

Tu peux relire les deux chiffres, ils ne s’arrangent pas.

Le vrai problème n’est pas le prix, c’est le stock

Parce que si c’était juste une question d’argent, on pourrait encore se raconter des histoires. On paie, ça pique, on passe à autre chose.

Sauf qu’une batterie Patriot ne contient pas un nombre infini de missiles. Elle en contient seize à trente-deux. C’est tout. Ce n’est pas un distributeur, c’est un chargeur.

Maintenant fais le calcul dans l’autre sens. En face, personne n’envoie un drone. On en envoie cinquante d’un coup. Un essaim de cinquante engins bon marché vide la batterie la plus sophistiquée du monde, et il reste des drones en l’air quand il ne reste plus rien dans les tubes.

C’est le principe de saturation, et ce n’est plus une hypothèse d’état-major. En avril 2024, l’Iran a montré que même les défenses israéliennes et américaines combinées, Arrow, David’s Sling et Patriot ensemble, pouvaient être saturées par un volume suffisant de drones et de missiles simultanés. La grande majorité a été interceptée, oui. Ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est que la doctrine de la guerre froide était construite pour arrêter quelques missiles balistiques très chers, pas pour encaisser une nuée d’objets très bon marché.

Et le matériel de haute technologie, dans cette logique, n’est pas une réponse. C’est la cible.

Et nous, pendant ce temps

En juin 2021, le Conseil fédéral annonce l’achat de trente-six F-35A à Lockheed Martin. Six milliards trente-cinq millions de francs. En parallèle, il retient le système sol-air Patriot de Raytheon pour protéger l’espace aérien. Le Parlement valide, l’opposition rate son référendum en 2022, et l’affaire est close.

Pour situer : le budget militaire suisse tourne autour de six milliards de francs par an. Le contrat avion, à lui seul, c’est une année entière de l’armée, étalée sur des livraisons.

Alors je ne vais pas te dire que le F-35 est un mauvais avion. C’est faux, et ce serait trop facile. C’est l’appareil de combat le plus capable jamais produit : furtivité, fusion de données, guerre électronique, il n’a pas d’équivalent. Le problème n’est pas l’objet, il est dans la question à laquelle l’objet répond. On a acheté une supériorité aérienne magnifique pour un scénario qui n’est pas celui que le siècle est en train d’écrire.

La partie qu’on n’affiche pas sur l’emballage

Il y a un deuxième étage à cette histoire, et il est plus embêtant que le premier.

Deux systèmes américains, ça veut dire deux contrats soumis à l’ITAR, la réglementation américaine sur l’exportation de matériel militaire. Conséquences concrètes : la Suisse ne peut pas réexporter des composants sans accord américain, ne peut pas partager librement les données collectées par l’appareil, ne peut pas modifier les logiciels embarqués.

Et surtout, il y a les Mission Data Files. Ce sont les bibliothèques de menaces qui permettent à l’avion de reconnaître ce qu’il a en face. Elles ne sont pas produites à Berne, ni à Payerne. Elles sont produites par l’US Air Force, puis distribuées aux opérateurs alliés. Un F-35 sans ces fichiers à jour est un F-35 en partie aveugle.

Donc la neutralité armée, cette doctrine qui remonte au Congrès de Vienne en 1815 et qui repose sur l’idée qu’on se défend tout seul, s’appuie aujourd’hui sur une chaîne de maintenance et une base de données que quelqu’un d’autre tient.

Le précédent existe, et il n’est même pas subtil. Après 1979, Washington a coupé le soutien technique aux F-14 Tomcat livrés au chah d’Iran. Les Iraniens les ont maintenus en vol pendant des décennies, à coups de pièces de contrebande et d’ingénierie inverse, sans jamais retrouver leur pleine capacité. La Suisse n’est pas l’Iran, d’accord. Mais un pays dont les équipements principaux dépendent techniquement d’une puissance étrangère n’est pas entièrement libre de ses décisions de défense. C’est une phrase ennuyeuse, et elle est vraie.

Le troisième étage, celui qu’on voit encore moins

Et pendant qu’on discute d’avions, le terrain s’est déplacé ailleurs.

L’armée a créé le Kommando Cyber, opérationnel depuis janvier 2024, qui regroupe la défense des réseaux, le renseignement sur les menaces numériques et, de manière plus pudique, des capacités offensives que personne ne détaille en conférence de presse. C’était nécessaire. C’était surtout tardif.

Parce qu’en 2016 déjà, l’affaire RUAG avait montré l’ampleur du trou : le groupe Turla, attribué aux services russes, s’était promené pendant des mois dans le plus grand groupe d’armement suisse, en exfiltrant des données techniques sur des systèmes en service dans l’armée. Pas un missile tiré. Pas une frontière franchie.

Et voilà le problème de fond : la cyberdéfense ne peut pas être neutre. Défendre un réseau, ça oblige à partager du renseignement sur les menaces, à utiliser des outils et des méthodes développés dans des écosystèmes qui appartiennent, par construction, à des alliances politiques. La coopération informelle avec les partenaires occidentaux crée des interdépendances qui rapprochent fonctionnellement la Suisse de camps qu’elle ne rejoint pas officiellement.

Tout ça pour revenir à l’addition du début. Vingt mille dollars d’un côté, trois millions de l’autre, seize à trente-deux coups dans la caisse.

On a acheté le plus beau matériel du monde pour une guerre où le camp d’en face compte, lui, en dizaines de milliers de francs l’unité.

Bon.

Adjeu.

#Suisse#défense#drones#F-35#neutralité