Adjeu la logique · 35 s

On a pris les obligations et on a laissé les droits au vestiaire. Et à chaque votation on nous explique que c'est ça, l'indépendance.

Schengen : l'indépendance, c'est suivre les règles sans être dans la salle

Kevin Cuccolo · 11 septembre 2026 · 4 min de lecture

La Suisse applique Schengen. Sans être dans l’Union.

La Suisse applique Dublin. Sans avoir les moyens de le faire respecter par les autres.

Et à chaque votation, on nous explique que c’est ça, l’indépendance.

Ce qu’on a signé, exactement

Décembre 2008, la Suisse entre dans l’espace Schengen. Le peuple avait dit oui en 2005, aux deux tiers des votants, et on lui avait vendu un truc pratique : plus de barrière en allant à Annemasse, des vacances simplifiées, la mobilité des résidents. Pas un abandon de souveraineté, hein. Une commodité.

Voilà ce qu’il y avait dans le paquet. La Suisse participe au Système d’information Schengen, la base de données partagée des personnes et des objets recherchés. Elle contribue à Frontex. Elle alimente les fichiers communs sur les demandeurs d’asile et les passages irréguliers. Elle applique le Code frontières Schengen sur la frontière extérieure européenne.

Elle est, à tous les égards pratiques, un garde-frontière de l’Union. Sans siège au Conseil de l’Union européenne pour décider des règles qu’elle applique.

Bon.

Et attention, ce n’est pas qu’on n’a rien gardé. La Suisse a conservé le droit de rétablir des contrôles temporaires aux frontières intérieures, et elle s’en est servie : pendant la pandémie en 2020, pendant les sommets du G7, à chaque évaluation de risque sécuritaire. Ce qui reste hors de portée, ce n’est pas le geste. C’est l’écriture de la règle qui autorise le geste.

Dublin, ou le contrat que seuls les Suisses lisent

Même mécanique, côté asile. Le règlement Dublin III dit une chose simple : le pays responsable d’une demande d’asile, c’est celui par lequel la personne est entrée dans l’espace. Pour la grande majorité de ceux qui arrivent chez nous, ce pays est l’Italie, la Grèce ou la Croatie.

Alors on demande le transfert. En 2023, la Suisse a émis environ six mille quatre cents demandes de transfert vers d’autres États, et en a reçu deux mille cent des autres. Sur les six mille quatre cents émises, environ mille huit cents ont abouti à un transfert réel. Moins de trente pour cent.

Les autres refusent, invoquent des délais, ou ne répondent simplement pas. Il n’y a pas de recours utile. La Suisse applique le règlement avec rigueur, et se retrouve à porter une charge supérieure à ce que le règlement prévoit, sans rien pour l’imposer à ceux qui ne le font pas.

Ça donne les chiffres de la même année : trente mille deux cent vingt-trois demandes d’asile en 2023, soit vingt-deux pour cent de plus qu’en 2022, dans un pays de 8,7 millions d’habitants. Et le point n’est pas le volume : on subit les effets d’un système sans disposer des leviers qui servent à le corriger.

Le 9 février 2014, ou la démonstration par l’absurde

Le meilleur épisode reste celui-là. L’initiative « contre l’immigration de masse » passe, à 50,3 pour cent des voix, une des majorités les plus serrées de l’histoire du vote populaire. Elle exige des contingents pour toutes les catégories d’immigration. Elle est en contradiction frontale avec l’accord de libre circulation.

Le Conseil fédéral se retrouve avec une norme constitutionnelle toute neuve, inapplicable sans dénoncer un traité en vigueur. La solution trouvée : un article qui oblige à négocier des contingents avec l’Union, sans les instaurer unilatéralement. Personne n’a été content. L’UDC a jugé la mise en œuvre insuffisante. L’Union a menacé de suspendre la Suisse d’Horizon Europe et d’Erasmus+.

Une majorité de citoyens a voté une règle que l’État ne pouvait pas appliquer sans casser un traité dont la majorité des mêmes citoyens profite tous les jours. Bon. Il y a un nœud.

Et pendant ce temps, la facture

Les chiffres macro, eux, ne fluctuent pas beaucoup. Le SECO estime que sans l’immigration des deux dernières décennies, la croissance suisse aurait été inférieure de 0,3 à 0,5 point par an. Sur vingt ans, ça se voit. Dans la santé, la construction, l’hôtellerie et l’informatique, le taux d’emploi étranger dépasse quarante pour cent. Et trois cent quatre-vingt mille personnes franchissent chaque jour une frontière suisse pour venir travailler, ce que Schengen rend possible.

Ce qui est moins compté, c’est ce que les gens ressentent à Genève, à Zurich, à Zoug : les loyers, les crèches pleines, les trains bondés. Ces effets-là sont réels aussi, et ils votent.

Ce qui arrive maintenant

Les Bilatérales III laissent la libre circulation intacte. Ça, c’était prévisible, ce n’était pas négociable côté européen. Ce qui change est plus discret : la Suisse s’intègre à la nouvelle génération du Système d’information Schengen, et au système ETIAS, l’autorisation de voyage électronique pour les ressortissants de pays tiers dispensés de visa.

Traduction : les données des compagnies aériennes, des hôtels, des télécommunications alimenteront des systèmes d’analyse européens dont la gouvernance est à Bruxelles. Plus d’intégration, toujours pas de siège. La souveraineté des données, que les Bilatérales III n’abordent qu’en passant, c’est le prochain terrain sur lequel on s’expliquera.

Reste la phrase qu’on nous sert à chaque fois. L’indépendance.

L’indépendance, c’est quand tu suis les règles sans être dans la salle où on les écrit.

Déçu en bien.

Adjeu.

#Suisse#Suisse-UE#Schengen#Dublin#souveraineté#migration