La date · 40 s
Ces gens-là ne veulent pas discuter, paraît-il. Ils ont écrit en 2003, et la copie est passée par Berne.
2003 : la lettre est passée par Berne
Kevin Cuccolo · 10 septembre 2026 · 5 min de lecture
C’est une histoire suisse, elle est documentée, et personne ne la raconte au journal de vingt heures. Elle tient dans une date et dans un objet : le 4 mai 2003, un document de deux pages.
Ce jour-là, à Berne, l’ambassadeur de Suisse à Téhéran depuis 1999, Tim Guldimann, transmet au Département d’État américain, par la voie du ministère suisse des Affaires étrangères, une proposition iranienne de règlement global. Pas une coopération ponctuelle sur un dossier. Tout, d’un coup.
Ce qu’il y avait dans les deux pages
Le document est ce que le jargon diplomatique appelle un non-paper : un texte non signé, sur papier non officiel, format standard entre deux États qui n’ont plus de relations diplomatiques. Il est rédigé sous la responsabilité de Sadeq Kharrazi, validé par le président Mohammad Khatami, autorisé par le Guide Ali Khamenei.
Côté iranien, la liste de ce que Téhéran est prêt à concéder : transparence sur le programme nucléaire, jusqu’à des engagements proches du désarmement. Action décisive contre al-Qaïda sur le territoire iranien. Soutien à la stabilisation politique de l’Irak d’après Saddam. Acceptation de la solution à deux États au Proche-Orient. Transformation du Hezbollah en formation exclusivement politique au Liban.
Côté américain, la liste des contreparties demandées : abolition des sanctions, accès aux technologies civiles nucléaires et biotechnologiques, reconnaissance des intérêts de sécurité légitimes de l’Iran, action contre l’Organisation des Moudjahidin du peuple, respect des intérêts iraniens en Irak.
Relis la première liste. Ce sont, presque mot pour mot, les points qui figurent depuis vingt ans dans chaque éditorial expliquant que l’Iran refuse de bouger.
Et qui porte la lettre
La Suisse représente les intérêts américains à Téhéran depuis le 21 mai 1980, après la rupture des relations consécutive à la prise d’otages de 1979. Ce n’est pas un arrangement de circonstance : la fonction s’exerce dans le cadre des articles 45 et 46 de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques du 18 avril 1961, qui prévoient qu’un État tiers prenne en charge les intérêts d’un État dont les relations avec le pays de résidence sont rompues.
Concrètement, ça veut dire que depuis quarante-six ans, quand Washington et Téhéran ont quelque chose à se dire officiellement, ça passe par nous. Services consulaires aux ressortissants américains, protection des bâtiments, et surtout canal de communication. Le facteur, c’est la Confédération.
La signature de l’ambassadeur sur une note diplomatique n’est donc pas un tampon décoratif. Elle engage la responsabilité de la Suisse comme intermédiaire neutre vérifié : elle atteste de qui a remis le document, et dans quelles conditions.
Refuser un document transmis par cette voie revient donc, en pratique, à refuser l’usage du seul canal officiel qui existe entre les deux capitales. Pour la diplomatie suisse, dont la fonction protectrice exige de la discrétion mais dont le métier repose entièrement sur la parole donnée, c’est probablement l’épisode le plus humiliant depuis que la Confédération a réinventé cette fonction pendant la Seconde Guerre mondiale.
La réponse
Il n’y en a pas eu.
L’administration Bush n’a pas répondu au document. Elle a fait mieux : le Département d’État s’est plaint auprès du ministère suisse des Affaires étrangères que l’ambassadeur Guldimann aurait excédé son mandat, au motif que le texte n’était pas signé par un responsable iranien. Colin Powell et son adjoint Richard Armitage ont expliqué depuis qu’il n’était pas évident que le document fût authentique, précisément pour cette raison.
Or l’absence de signature est la définition même du non-paper. Sa valeur tient à l’attestation écrite et signée du diplomate qui le transmet, et cette attestation, Guldimann l’avait fournie. La seule façon de vérifier si la proposition était sérieuse était de répondre. C’est la seule chose qui n’a pas été faite.
Huit jours plus tard, le 12 mai 2003, des attentats d’al-Qaïda à Riyad et à Casablanca fournissent le prétexte de rompre le dialogue bilatéral en cours, sur la base d’une affirmation du département de la Défense jamais étayée et contestée par une partie du renseignement américain. Le canal se referme.
Et ce n’est pas un accident isolé, c’est une série. En 1991, l’Iran avait pesé pour la libération des otages occidentaux au Liban, en échange d’une réciprocité américaine ; en avril 1992, Brent Scowcroft fait savoir qu’il n’y aura aucune mesure en retour. Aucune. En 2001, Téhéran met son appareil sécuritaire à disposition pour la stabilisation de l’Afghanistan ; le 29 janvier 2002, le discours sur l’état de l’Union range l’Iran dans l’« axe du Mal ». Puis 2003. Puis, plus tard, un accord nucléaire signé en 2015 et dénoncé par Washington en 2018 sans aucun manquement iranien constaté. Quand l’asymétrie se répète cinq fois dans le même sens, on a le droit de se demander quel est, des deux côtés, celui qui ne veut pas discuter.
L’authenticité du texte, elle, a été confirmée depuis par plusieurs hauts responsables iraniens de l’époque, dont Mohammad Javad Zarif, alors ambassadeur aux Nations unies, qui deviendra le négociateur en chef de l’accord nucléaire de 2015. Le contenu intégral du document a été publié et analysé dans le Washington Post en février 2007. Il n’y a pas de mystère, pas d’archive secrète, pas de théorie : il y a un texte, une date, un porteur et un silence.
Vingt-trois ans plus tard, on en est là.
Ces gens-là ne veulent pas discuter, dit-on posément sur les plateaux. Ils ont écrit en 2003. La question qui reste tient en une ligne : qu’est-ce qu’on leur a répondu ?
La copie est à Berne.
Adjeu.
#Iran#Suisse#diplomatie#2003