Adjeu la logique · 30 s
Soit c'est dépassé et on arrête de le dire, soit on le dit et on le fait.
« Dépassée » : cent vingt-six voix contre soixante-deux, et un gouvernement qui a déjà fait
Kevin Cuccolo · 07 septembre 2026 · 4 min de lecture
Le 18 juin 2026, à 9 h 52, une dépêche tombe du Palais fédéral. Le Conseil national vient d’adopter une motion : la Suisse doit continuer à s’engager activement en faveur de la solution à deux États, et se joindre activement à un État ou à un groupe d’États qui lanceraient un tel processus.
Cent vingt-six voix pour. Soixante-deux contre. Le Conseil des États avait déjà dit oui. C’est net, c’est une majorité des deux tiers, et c’est transmis au gouvernement avec valeur de mandat.
Le Conseil fédéral, lui, avait donné son avis sur le texte avant le vote. Un mot : dépassée. Puisqu’il agit déjà en la matière.
Bon.
Le problème avec « on le fait déjà »
C’est une formule magnifique, parce qu’elle est imbattable tant qu’on ne demande pas la suite. Agir déjà : où, comment, avec quels actes ? La réponse n’accompagne jamais la formule. C’est tout l’intérêt de la formule.
Alors on regarde. La reconnaissance de l’État de Palestine, d’abord. L’Espagne, l’Irlande et la Norvège ont reconnu en mai 2024. La Slovénie a suivi. Puis, en septembre 2025, la France, le Royaume-Uni, le Canada et le Portugal notamment. La Suisse, elle, a une position : la reconnaissance viendra « au moment opportun », dans le cadre d’un processus négocié. Deux ans plus tard, le moment opportun n’est toujours pas là.
Et ce n’est même pas ce que la motion demande. Elle ne réclame aucune reconnaissance. Elle demande seulement que la Suisse se joigne à un processus lancé par d’autres. Un tel processus existe : la conférence coprésidée par la France et l’Arabie saoudite a débouché, en septembre 2025, sur la Déclaration de New York adoptée par l’Assemblée générale de l’ONU. Que le Parlement suisse ait jugé nécessaire, neuf mois plus tard, de voter un texte demandant de s’y joindre, ça dit assez comment il évalue l’engagement du gouvernement.
Le droit, ensuite. Le 19 juillet 2024, la Cour internationale de Justice a rendu un avis consultatif. Un avis ne lie pas comme un arrêt, d’accord, mais il énonce l’état du droit : la présence d’Israël dans le Territoire palestinien occupé est illicite, et les États tiers ont l’obligation de ne pas reconnaître la situation comme licite et de ne pas prêter aide ou assistance à son maintien. La Suisse est l’État dépositaire des Conventions de Genève. Elle n’a tiré de cet avis aucune conséquence opérationnelle publique. Pas de revue des relations économiques avec les colonies. Pas de position formelle sur ce que « ne pas prêter assistance » veut dire pour une place financière et commerçante.
La logique du truc
Reprends les deux phrases et mets-les côte à côte.
Phrase un : la Suisse s’engage activement pour la solution à deux États, c’est sa position officielle, et elle le redit.
Phrase deux : demander à la Suisse de s’engager activement pour la solution à deux États, c’est dépassé.
Les deux ne peuvent pas être vraies ensemble. Ou bien la chose est dépassée, et alors il faut arrêter de la proclamer dans les communiqués, parce qu’on ne peut pas défendre officiellement une position périmée. Ou bien elle ne l’est pas, et alors il faut poser les actes qui vont avec. Ce qu’on ne peut pas faire, c’est garder la proclamation et refuser le mandat qui la rend coûteuse.
Ce n’est pas une contradiction de hasard. C’est un genre bien rodé au Palais fédéral : l’argument du travail déjà accompli, qui a le double mérite de n’exiger aucune preuve et de disqualifier la demande. Les engagements publics du Département fédéral des affaires étrangères sur ce dossier se résument, depuis deux ans, à des déclarations de principe et à des appels au respect du droit international humanitaire. Ce ne sont pas des actes de politique étrangère. Ce sont des communiqués.
Ce que le vote a quand même produit
Une motion sert exactement à ça : forcer le passage du communiqué à l’acte. Celle-là a une vertu, même si rien ne bouge. Elle crée un point de référence daté et chiffré, cent vingt-six contre soixante-deux, auquel les prochains rapports du Conseil fédéral devront répondre.
Le Parlement a rendu l’inaction mesurable. C’est peu et c’est beaucoup.
Parce qu’il y a un coût, et il n’est pas moral, il est stratégique. La valeur de la Suisse dans ce dossier tient à une réputation : celle d’un pays dont la parole diplomatique engage. Chaque année où Berne proclame la solution à deux États sans poser un seul acte qui la rapproche, cette réputation s’use. Et avec elle l’utilité des bons offices qu’on invoque justement pour justifier la retenue. C’est le serpent qui se mord la queue, avec un horaire CFF.
La motion du 18 juin n’oblige à rien d’héroïque. Elle demande de se joindre à un processus quand d’autres le lanceront. Si même ça reste lettre morte, il faudra cesser de dire « politique étrangère » et nommer la chose : une posture.
Y a pas le feu au lac, hein.
Adjeu.
#Suisse#Conseil fédéral#solution à deux États#diplomatie