Adjeu la logique · 35 s

Soixante ans, trois fois le même film, et on rachète un billet.

Le drone à deux cent nonante-huit millions

Kevin Cuccolo · 12 septembre 2026 · 5 min de lecture

  1. L’Assemblée fédérale achète cent Mirage IIIS à Dassault, pour huit cent septante et un millions de francs. Trois ans plus tard, le devis a explosé : le crédit supplémentaire demandé en 1964 atteint cinq cent septante-six millions. Scandale national. Le 17 juin 1964, le Parlement institue la première commission d’enquête parlementaire de l’histoire suisse moderne. En septembre, les Chambres réduisent la commande de cent à cinquante-sept appareils. Paul Chaudet, le conseiller fédéral en charge, démissionne le 28 novembre 1966. Plus jamais ça.

Années 90. Les drones ADS 95, dits Ranger, achetés à l’industrie israélienne avec Oerlikon Contraves. Mise en service en 1999. Des capteurs optiques dimensionnés pour le Moyen-Orient qui rendent l’âme dans le brouillard alpin et le givre. La liaison satellitaire, retirée de la version suisse pour des raisons de budget. Vingt ans d’exploitation avec une disponibilité toujours sous les engagements contractuels, puis un retrait discret au milieu des années 2010, sans bilan public.

  1. Les drones ADS 15.

Deux cent nonante-huit millions

L’enveloppe votée en 2015 pour six drones Hermes 900 du fabricant israélien Elbit Systems : deux cent cinquante millions. Portée depuis à deux cent nonante-huit millions. Et selon la motionnaire, la conseillère nationale zougoise Manuela Weichelt, ce crédit est aujourd’hui « pratiquement épuisé ».

Le Contrôle fédéral des finances, dans son audit publié en 2025, conclut que les composants du système n’atteignent pas la maturité technique requise, et que les fournisseurs, Elbit et son partenaire suisse RUAG, « ne sont pas fiables ». Dans la prose d’un organe de contrôle, c’est à peu près le maximum de ce qui se publie sans crise contractuelle.

Le chef du Département fédéral de la défense, Martin Pfister, a reconnu lui-même devant les médias, en septembre 2025, que l’achèvement du projet dans le cadre initial est devenu « impossible ».

Et qu’est-ce qu’on fait ? On redimensionne. Les six appareils ne seront pas équipés du système d’évitement automatique de collision. Ni du dégivrage. Ni du décollage et de l’atterrissage indépendants du GPS. Trois fonctions garanties par contrat en 2015, retirées du périmètre.

Trois fonctions, dans un pays qui a un trafic aérien civil dense, du givre saisonnier et des vallées où le signal fait ce qu’il peut. Ce n’est pas du confort. C’est la définition du métier.

Et il faut voir dans quel sens marche la négociation. Dans un marché de défense normal, l’acheteur dicte les spécifications et facture des pénalités quand elles ne sont pas tenues. Ici, c’est le fournisseur qui décide après coup de ce qu’il accepte de livrer, et c’est l’acheteur qui ajuste sa demande à la livraison. On n’a pas renégocié un contrat. On a mis le contrat au niveau de ce qui arrivait déjà.

Le vote

Le 4 juin 2026, le Conseil national avait la possibilité d’arrêter les frais. La motion demandait deux choses simples : ne pas engager un franc de plus, et liquider le matériel déjà livré, quitte à le revendre à une autre armée.

Il a voté non. Cent vingt-six contre soixante-deux.

Le plus intéressant, c’est l’argument. Le conseiller national Mauro Tuena, porte-parole du groupe UDC sur le dossier, ne conteste pas le diagnostic. Il reconnaît le « désastre » de cet achat. Son argument est ailleurs : en y renonçant, « l’argent sera définitivement perdu et la Suisse n’aura rien dans la main ».

C’est le sophisme des coûts irrécupérables, décrit depuis des décennies par l’économie comportementale, promu à Berne au rang de politique de défense.

Deux problèmes. Le premier : cet argument marche pareil à chaque étape depuis 2015. Chaque retard, chaque spécification rabotée, chaque rallonge a été défendue avec la même phrase. On ne peut plus reculer parce qu’on a déjà payé. Mécaniquement, il n’existe jamais de moment où sortir devient possible.

Le second : le « rien dans la main » qu’on redoute, c’est précisément la description que le Contrôle fédéral des finances donne de la situation actuelle. Cinq appareils livrés sur six, incomplets, d’un fournisseur jugé non fiable, avec une mise en service repoussée vers 2027 ou 2028 et des restrictions d’emploi. On paie pour ne pas avoir à écrire au procès-verbal qu’on a mal payé jusqu’ici.

Le contrat, lui, personne ne l’a lu

Il y a un détail qui complète le tableau. En juillet 2025, la Cour suprême du canton de Berne a rejeté une requête visant à faire produire le contrat qui lie la Confédération à Elbit Systems. Motif : démarche de nature politique, pas de qualité pour agir faute de préjudice direct. Les requérants ont saisi le Tribunal fédéral le 16 septembre 2025.

Résultat : on finance sans pouvoir consulter les clauses d’où sort la facture. Ce n’est pas un détail de procédure. Tant que les contrats restent fermés, la répartition des responsabilités entre armasuisse, le département et le fournisseur reste indémontrable, et la défense parlementaire du programme tient sans avoir à se justifier.

Soixante ans

La commission d’enquête de 1964 avait fait trois recommandations structurelles : un contrôle parlementaire continu sur les grands programmes, des compétences techniques internes pour ne plus dépendre des évaluations des industriels, et une révision automatique des contrats au-delà d’un seuil de dérive. Aucune des trois n’a été mise en œuvre.

Alors le cycle tourne. Budget serré à l’entrée, dérive, communication tardive, commission ad hoc, rapport publié, recommandations rangées, rallonge votée, et on recommence. Le Contrôle fédéral des finances documente l’ADS 15 année après année depuis 2016. Il n’a rien découvert en 2025. Il a juste continué à écrire.

Une différence tout de même, avec 1964. À l’époque, un conseiller fédéral avait démissionné. Cette fois, le chef du département a qualifié son propre projet d’impossible et il est toujours en poste.

Soixante ans, trois fois le même film, et on rachète un billet.

Adjeu.

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