Le décompte · 25 s

Quand tu entends « tensions dans le Golfe » et que tu changes de chaîne : c'est ton chauffage.

Ormuz : trente-trois kilomètres, et ton chauffage

Kevin Cuccolo · 04 septembre 2026 · 4 min de lecture

Trente-trois kilomètres.

C’est la largeur du détroit d’Ormuz en son point le plus étroit. Le couloir est long de cent soixante-sept kilomètres et sépare la péninsule arabique de l’Iran, en reliant le golfe Persique à la mer d’Arabie.

Et là-dedans passent, chaque jour, entre dix-sept et vingt millions de barils de pétrole.

Soit entre dix-huit et vingt-deux pour cent de la consommation mondiale. Un cinquième. Plus le tiers des échanges mondiaux de gaz naturel liquéfié, pendant qu’on y est.

Voilà. Deux nombres. C’est toute la blague, et elle n’est pas très drôle.

La partie qui rend la chose sérieuse

Parce que trente-trois kilomètres, sur une carte, ça a l’air large. Dans les faits, le trafic pétrolier n’utilise pas trente-trois kilomètres. Il emprunte deux couloirs de navigation de trois kilomètres de large chacun, séparés par trois kilomètres d’espace tampon.

Trois plus trois plus trois. C’est là-dedans que circulent les supertankers VLCC, dont certains transportent jusqu’à deux millions de barils dans une seule coque.

Et le pire, c’est qu’on ne peut rien y faire. Contrairement à Malacca ou à la Manche, il n’existe aucune route de substitution directe entre le golfe Persique et l’océan Indien. Les contournements qui existent, le pipeline saoudien vers la mer Rouge, celui d’Abou Dhabi vers Fujairah, ne représentent que vingt pour cent de la capacité du détroit. Et ils sont eux-mêmes vulnérables.

Un rapport de l’Agence internationale de l’énergie le résume sans emphase : une fermeture, même partielle et temporaire, déclencherait en moins de deux semaines une crise de liquidité pétrolière mondiale qu’aucune réserve stratégique ne pourrait absorber entièrement.

Deux semaines. Pas deux ans.

Qui tient la porte

L’Iran partage la juridiction de ces eaux avec Oman, mais sa rive nord domine la navigation de manière nettement plus directe. Trois îles, Abou Moussa et les Grandes et Petites Tunbs, revendiquées par les Émirats arabes unis et occupées militairement par l’Iran depuis 1971, mettent artillerie côtière, missiles antinavires et forces navales légères à portée directe des couloirs.

Ce qui est intéressant, c’est que Téhéran n’a jamais fermé le détroit. Jamais. L’ambiguïté vaut plus cher que l’acte : une menace assez crédible pour peser dans les négociations sur le nucléaire et les sanctions, jamais assez concrétisée pour déclencher une réponse militaire américaine.

La démonstration a eu lieu en mai et juin 2019, avec les attaques contre des pétroliers, attribuées à l’Iran par les États-Unis et leurs alliés, démenties par Téhéran. Résultat : le brut monte de trois à cinq pour cent, une escorte navale internationale se met en place, et personne ne franchit le seuil du casus belli. Pression calibrée au millimètre.

Le paradoxe qui devrait t’intéresser

Regarde maintenant qui dépend de quoi.

La Chine : environ septante pour cent de ses importations de pétrole passent par là. Le Japon : environ nonante pour cent. L’Inde : environ trente-cinq pour cent.

Les États-Unis : faible dépendance, puisqu’ils sont indépendants sur le pétrole depuis 2019.

Et pourtant, c’est la cinquième flotte américaine, basée à Bahreïn, qui assure de facto la sécurité du détroit. Washington paie la facture de sécurité dont les premiers bénéficiaires sont ses principaux compétiteurs économiques, la Chine en tête.

Ce n’est pas de la générosité. C’est un levier : celui qui garde la porte décide du jour où elle se ferme.

« Nous, on est peu exposés »

L’argument qu’on entend de ce côté-ci du continent, c’est que l’Europe a diversifié ses approvisionnements et que sa dépendance au détroit n’est plus que modérée. C’est exact, et ça ne sert pas à grand-chose.

Un baril n’a pas de nationalité. Le pétrole se vend sur un marché mondial, à un prix mondial. Quand dix-sept à vingt millions de barils par jour deviennent incertains, ce n’est pas l’acheteur du golfe Persique qui paie plus cher : tout le monde paie plus cher, y compris celui qui s’approvisionne à mille lieues de là. Diversifier ses fournisseurs protège contre une rupture physique de livraison. Ça ne protège de rien du tout contre un choc de prix.

C’est aussi ce que disent les incidents de 2019 : trois à cinq pour cent de hausse pour quelques bateaux touchés, sans qu’un seul litre manque à la pompe en Suisse. Le marché n’attend pas la pénurie. Il facture le risque de pénurie, tout de suite.

Et ça ne va pas s’arranger demain

Le réflexe, à ce stade, c’est de se dire que tout ça devient caduc avec les renouvelables et les voitures électriques. La voiture change, le chauffage change, le détroit devient un problème du siècle passé.

Cette lecture a environ deux décennies d’avance. Les projections de l’AIE, dans son scénario central, donnent encore quarante pour cent au pétrole dans le mix énergétique mondial en 2040. Et le gaz naturel liquéfié, dont les exportations qataries transitent massivement par le détroit, est justement vendu comme l’énergie de transition vers un monde décarboné.

L’importance stratégique d’Ormuz va se déplacer. Vers les minéraux critiques, vers les câbles sous-marins de données, vers d’autres goulets. Sur des décennies, pas sur un plan quinquennal.

Alors la prochaine fois que le présentateur dit « tensions dans le Golfe » de sa voix de bulletin météo, et que ta main part vers la télécommande, garde en tête que ce n’est pas une rubrique lointaine.

C’est ta facture de mazout, et c’est le prix à la colonne.

Adjeu.

#Ormuz#pétrole#énergie#géopolitique