Le mot · 35 s

Quatorze pour, un contre, et c'est le contre qui gagne. Voilà la communauté internationale.

« Communauté internationale » : ce n'est pas le monde, c'est le nombre qu'il faut pour bloquer

Kevin Cuccolo · 05 septembre 2026 · 4 min de lecture

« La communauté internationale s’inquiète. » Tu l’entends trois fois par semaine, au journal de vingt heures, sur le ton de l’évidence. Personne ne demande jamais qui c’est.

C’est dommage, parce que la réponse est publique, chiffrée, et disponible sur le site des Nations unies.

Le 18 septembre 2025

Ce jour-là, le Conseil de sécurité tient sa dix millième réunion. Anniversaire rond, salle pleine. Au vote, une résolution déposée par dix membres non permanents, dont le Danemark, le Pakistan, la Slovénie et l’Algérie. Elle demande trois choses : un cessez-le-feu immédiat, inconditionnel et permanent, la libération de tous les otages, la levée des restrictions à l’aide humanitaire.

Quatorze membres sur quinze votent pour.

Un seul vote contre.

La résolution est rejetée.

Ce n’était pas le premier. C’était le sixième veto américain sur ce dossier : cinq entre octobre 2023 et juin 2025, puis celui-là. À chaque fois, la même liturgie. Les quatorze expriment leur « grave préoccupation » et leur solidarité avec les civils ; la représentante américaine explique que le texte est « biaisé » et qu’il « légitime de fausses narratives » ; le Secrétaire général prend note ; et le monde continue.

La Suisse, qui siégeait alors, a soutenu le texte et regretté son échec. Sa formule officielle : le Conseil a été « empêché d’assumer ses responsabilités à cause du veto d’un membre permanent ». Courageux pour une enceinte onusienne. Et tourné de façon à ne jamais nommer l’auteur du veto autrement que par sa fonction.

À l’Assemblée générale, on compte autrement

Là où les pays sont tous égaux, c’est-à-dire où ça ne décide rien, les chiffres sont massifs. Cent quarante-huit États sur cent nonante-trois reconnaissent l’État de Palestine. Trois quarts de l’Assemblée. C’est plus que la majorité requise pour à peu près toutes les décisions que cette Assemblée peut prendre.

Est-ce qu’on dit alors que « la communauté internationale a décidé » ?

Non. On dit que l’Assemblée générale vote des résolutions non contraignantes. Ce qui est vrai, d’ailleurs. Simplement, le même vocabulaire ne s’applique pas des deux côtés du couloir.

Et pour cause : l’admission d’un État membre passe obligatoirement par une recommandation du Conseil de sécurité. Le 18 avril 2024, ça donne ceci : douze voix pour, deux abstentions, un veto américain. Douze contre un, et c’est un qui l’emporte. Voilà la seule leçon de droit constitutionnel international qu’il faut vraiment retenir.

Quand ça passe, c’est que ça ne gêne personne

Le meilleur test n’est pas le blocage, c’est le déblocage. Regarde ce qui franchit l’obstacle.

Le 11 mars 2026, le Conseil adopte la résolution 2817 : treize voix pour, zéro contre, deux abstentions, la Chine et la Russie. Le texte condamne « dans les termes les plus forts » les attaques iraniennes contre les voisins régionaux, exige la fin des frappes sur les zones résidentielles et la réouverture du détroit d’Ormuz.

Ce qu’il ne dit pas est plus intéressant. Il ne condamne pas les frappes américano-israéliennes du 28 février qui avaient déclenché toute la spirale de représailles dont il déplore les effets. Il ne mentionne pas la destruction des installations nucléaires d’un État souverain. Il ne fait aucune référence à l’article 2(4) de la Charte, celui qui interdit le recours à la force. Il photographie la riposte en effaçant soigneusement le coup initial du champ.

Et quand la Russie dépose une résolution alternative condamnant l’agression initiale, le résultat tombe net : quatre voix pour, deux contre, neuf abstentions. Rejetée.

Ce qui règle une question au passage. On nous explique volontiers que le Conseil est paralysé par une sorte de symétrie tragique entre grandes puissances, que c’est compliqué, que personne ne s’entend. Regarde les deux votes du même mois : treize pour d’un côté, quatre pour de l’autre. Les majorités se forment très bien. Elles se forment quand le texte ne gêne aucun membre occidental.

Ceux qui l’ont dit, et qu’on n’a pas repris

Un détail du procès-verbal du 11 mars qui n’a pas voyagé jusqu’aux journaux télévisés. La délégation russe a qualifié la résolution 2817 de « biaisée et unilatérale », en reprochant au texte de ne pas donner le « tableau complet ». La délégation chinoise a estimé qu’il ne reflétait ni la cause profonde ni l’image globale du conflit de manière équilibrée. Et le Liberia, s’exprimant au nom de la République démocratique du Congo et de la Somalie, a noté avec inquiétude l’absence de condamnation des actions qui avaient déclenché le conflit.

Trois interventions, dont deux émanent de délégations dont les motifs ne sont pas toujours d’une pureté immaculée, on est d’accord. Ça ne change rien à l’exactitude du constat qu’elles décrivent : la résolution sanctionne la riposte et pas l’agression, elle protège les voisins de l’Iran et pas l’Iran, elle impose des conditions à Téhéran et aucune à Washington. Ce n’est pas une erreur de rédaction.

Et aucune de ces trois voix n’a été considérée comme relevant de la communauté internationale, ce qui est une manière élégante de refermer le sujet.

Le compte est bon

Quatorze pays qui votent pour, ce n’est pas la communauté internationale. Cent quarante-huit reconnaissances sur cent nonante-trois États, ce n’est pas la communauté internationale. Treize voix pour une résolution qui ne dérange personne, ça, c’est la communauté internationale.

Elle ne se compte pas en pays. Elle se compte en vetos.

Et il en faut exactement un.

Adjeu.

#ONU#vocabulaire#veto#diplomatie