La date · 40 s

Les Iraniens ne sont pas irrationnellement méfiants envers l'Occident. Ils ont un dossier, et c'est la CIA qui l'a écrit.

1953 : ils ont un dossier

Kevin Cuccolo · 04 septembre 2026 · 4 min de lecture

Il y a des dates qu’on n’apprend pas à l’école et qui changent complètement la lecture du journal du matin. Celle-là en fait partie.

Août 1953. L’Iran a un gouvernement élu. Mohammad Mossadegh, Premier ministre nommé dans les formes constitutionnelles et confirmé par le parlement, docteur en droit de Neuchâtel, légaliste jusqu’à la manie.

Il a commis une faute impardonnable : il a nationalisé le pétrole de son propre pays.

Ce qu’il y avait à nationaliser

Pour comprendre pourquoi ça se termine avec des chars, il faut voir les comptes d’avant.

L’Anglo-Iranian Oil Company contrôlait tout : extraction, raffinage, exportation, prix. L’État britannique en détenait la majorité du capital depuis 1914. La part iranienne, c’était une redevance fixe de quatre shillings par tonne, plus une fraction des dividendes. Les livres de comptes restaient fermés aux auditeurs iraniens.

Le chiffre qui règle la discussion, le voici. En 1950, le Trésor de Sa Majesté encaisse plus de cinquante millions de livres sur le pétrole iranien. L’Iran, en tant que propriétaire du sol, en reçoit seize.

Londres gagnait plus à taxer ce pétrole que l’Iran n’en tirait en le possédant.

Le 15 mars 1951, le parlement iranien vote la nationalisation. Le Sénat confirme cinq jours plus tard. Fin avril, Mossadegh devient Premier ministre, et le 1er mai la loi d’application entre en vigueur.

Ensuite viennent l’embargo et le blocus. Puis autre chose.

Le plan

L’idée est britannique. Chassé d’Iran, le MI6 monte dès 1952 un plan de renversement, nom de code Operation Boot. Truman refuse d’y associer les États-Unis. Eisenhower arrive en janvier 1953 et accepte : l’argument pétrolier se rhabille en argument de guerre froide, et Mossadegh, contre toute évidence, devient l’antichambre du communisme. En mars 1953 la CIA reçoit l’autorisation de planifier. Le 11 juillet, Eisenhower et les frères Dulles approuvent le plan conjoint. Nom de code américain : TPAJAX.

Le contenu du plan est décrit avec une franchise assez confondante dans l’histoire interne rédigée en 1954 par Donald Wilber, l’un des planificateurs : propagande associant Mossadegh au chaos, achat de parlementaires, de militaires et de journaux, foules à louer, et un général de rechange, Fazlollah Zahedi, désigné d’avance pour la place. Kermit Roosevelt Jr., petit-fils du président, entre clandestinement en Iran le 19 juillet pour diriger l’opération sur place.

Les quatre jours

Premier coup, la nuit du 15 au 16 août. Le colonel Nassiri se présente chez Mossadegh avec le décret de révocation. Sauf que le Premier ministre a été prévenu. Nassiri est arrêté sur place, les conjurés militaires sont neutralisés, et à l’aube Radio Téhéran annonce l’échec d’un coup d’État.

Le chah, lui, ne traîne pas. Il s’envole pour Bagdad, puis gagne Rome le 18 août. Le monarque quitte son pays pendant qu’on essaie d’y renverser le gouvernement en son nom. L’image est assez claire.

À Washington, on considère la partie perdue. Des câbles ordonnent à Roosevelt de rentrer. Il refuse.

Quatre jours après l’échec, le 19 août, ça recommence. Des cortèges convergent vers le centre de Téhéran dès le matin, encadrés par des hommes de main notoires, financés via les frères Rashidian, agents de longue date du réseau britannique passés sous direction américaine. Presse achetée, décrets royaux reproduits à des milliers d’exemplaires, unités militaires ralliées à Zahedi. La police bascule, les blindés sortent. En milieu d’après-midi, Radio Téhéran est prise et annonce la nomination de Zahedi. Le soir, des chars pilonnent la résidence de Mossadegh. Deux à trois cents morts dans les combats.

Mossadegh s’échappe par le mur de son jardin et se rend le lendemain. Le chah rentre de Rome le 22 août.

Coût de l’opération pour Washington : de l’ordre du million de dollars engagé sur place, quelques millions au total.

Dès 1954, un consortium international reprend le pétrole iranien sur une base 50/50. L’ancienne Anglo-Iranian, rebaptisée British Petroleum, en garde quarante pour cent. Les comptes restent fermés aux auditeurs iraniens. La nationalisation subsiste sur le papier et nulle part ailleurs.

Et ce n’est pas une théorie

C’est le point qui compte, et c’est pour ça que cette date mérite mieux qu’un haussement d’épaules.

En 2000, le rapport Wilber fuite dans le New York Times. En août 2013, pour le soixantième anniversaire, le National Security Archive obtient et publie l’histoire interne The Battle for Iran, où la CIA reconnaît formellement les faits : le coup d’État a été mené sous sa direction, comme un acte de politique étrangère des États-Unis, conçu et approuvé aux plus hauts niveaux du gouvernement. C’est écrit comme ça, dans leurs propres archives. En juin 2017, le Département d’État publie le volume rétrospectif consacré à l’Iran de 1951 à 1954 : un millier de pages sur la genèse et l’exécution de l’opération.

Londres, elle, n’a jamais rien reconnu officiellement. Alors même que les documents américains désignent sa sollicitation initiale et ses réseaux.

Mossadegh a été jugé pour trahison par un tribunal militaire, condamné en décembre 1953 à trois ans de prison, puis assigné à résidence dans son domaine d’Ahmadabad jusqu’à sa mort en mars 1967.

Sur les faits, il n’y a plus de débat. Il n’y a qu’un débat sur les conséquences. Et quand un plateau s’étonne que les Iraniens soient irrationnellement méfiants envers l’Occident, il s’étonne tout seul.

Ils ne sont pas paranoïaques. Ils ont un dossier.

Adjeu.

#Iran#1953#Mossadegh#CIA#histoire