Le philosophe et le comptoir · 40 s

Personne ne t'a jamais dit : mon copain il est grand, il est drôle, et en plus il existe.

Les cent francs de Kant : exister n'est pas une qualité

Kevin Cuccolo · 31 août 2026 · 2 min de lecture

Écouter

Lu par Kevin Cuccolo

Kant a une phrase que je trouve magnifique, et qui a l’avantage de tenir dans une conversation de comptoir sans qu’on ait besoin de sortir le vocabulaire.

La voilà, adaptée à notre monnaie : cent francs possibles contiennent exactement la même chose que cent francs réels.

Exactement. Même montant. Même billet. Même tout. Si tu me décris les cent francs que tu espères et les cent francs que tu as, tu me feras deux fois la même description. Il n’y aura pas un centime de différence dans le concept.

La seule différence, c’est que les réels, tu les as dans la poche.

Ce que ça démontre

Le point de Kant est là : exister n’ajoute rien à ce qu’une chose est. Ce n’est pas une propriété de plus dans la liste. Grand, drôle, généreux, et en plus existant, la série se casse au dernier terme, parce que le dernier terme n’est pas du même type que les autres. Les trois premiers disent ce que la personne est. Le quatrième dit qu’il y en a une.

C’est pour ça que la formule technique est « l’être n’est pas un prédicat réel ». Traduction de comptoir : ce n’est pas une qualité, c’est une position. Ça ne remplit pas la description, ça la pose dans le monde.

Huit siècles de preuves

Et c’est là que le coup part.

Depuis Anselme, la preuve dite ontologique de l’existence de Dieu fonctionne ainsi : Dieu est par définition l’être le plus parfait qu’on puisse concevoir ; or un être qui existe est plus parfait qu’un être qui n’existe pas ; donc Dieu existe, sinon il ne serait pas ce qu’il est. L’argument a occupé les meilleurs esprits pendant des siècles, il a été reformulé, corrigé, raffiné.

Il repose entièrement sur une prémisse : que l’existence soit une perfection, c’est-à-dire une qualité qu’on peut mettre ou ne pas mettre dans une définition. Enlève cette prémisse, l’argument ne s’effondre pas, il n’a jamais rien dit. Il définissait un concept, et de la définition d’un concept on ne fait jamais sortir un objet.

Kant enlève la prémisse avec cent thalers dans la poche.

Et pourquoi ça sert encore

Parce que la même manœuvre traîne partout, hors théologie. Chaque fois qu’on te dit qu’une chose existe parce que sa définition le prévoit, un marché efficient, une communauté internationale, une opinion publique, un droit qui s’applique de lui-même, tu es dans le même mouvement. On a décrit soigneusement quelque chose, et on croit que la qualité de la description prouve la présence de la chose.

Elle ne prouve rien. Elle n’est jamais que cent francs possibles.

Adjeu.

#Kant#modalité#existence#philosophie