Le philosophe et le comptoir · 45 s

C'est toute la différence entre « je regrette » et « je peux ».

Duns Scot : ta liberté a sept cents ans et elle a été inventée par un moine

Kevin Cuccolo · 09 septembre 2026 · 4 min de lecture

Tu es au comptoir, tu commandes un café. Tu aurais pu commander une bière. Tout le monde est d’accord avec cette phrase, elle a l’air d’une évidence de bistrot. Elle ne l’est pas. Pendant seize siècles, elle a passé pour à peu près vide de sens, et c’est un franciscain qui enseignait à Oxford vers 1300 qui lui a donné le contenu qu’elle a aujourd’hui pour toi.

Son nom est Jean Duns Scot. Le texte qui nous intéresse est la Lectura, livre I, distinction 39. Composé autour de 1298.

Avant lui : tu étais libre hier, pas maintenant

La tradition qui vient d’Aristote pense le possible sur l’axe du temps. Est possible ce qui est, a été ou sera un jour réel ; est nécessaire ce qui est toujours ; est impossible ce qui n’arrive jamais. Simo Knuuttila appelle cette lecture « statistique » ou « fréquentielle » : dire qu’une chose est contingente, c’est dire qu’elle arrive parfois et parfois non, comme la pluie. Arthur Lovejoy avait nommé l’axiome qui soutient tout l’édifice, en 1936, le « principe de plénitude » : aucune possibilité authentique ne reste éternellement irréalisée.

Traduction de comptoir : un possible qui ne se réalise jamais, dans ce cadre, n’est pas vraiment un possible. C’est une façon de parler.

Il y a pire, et c’est le verrou. Aristote admet, dans le De l’interprétation, ce qu’on appelle la nécessité du présent : tout ce qui est, quand il est, est nécessairement. Donc au moment exact où tu tiens le café, prendre la bière n’est plus possible. Ta liberté, dans ce système, est toujours située avant. Hier. La semaine passée. Jamais maintenant.

Ce que Scot fait sauter

Scot arrive avec un problème de théologien, pas de client de bistrot. Si Dieu est immuable et que sa volonté cause le monde, et si le possible se définit par sa réalisation dans le temps, alors le monde est aussi nécessaire que sa cause. Tout est obligé d’être exactement comme c’est. Ce résultat, il ne peut pas s’en contenter, et pour le réfuter il lui faut fabriquer une contingence qui ne doive rien au temps.

Alors il distingue deux puissances. La première est banale : une volonté qui veut A à un instant peut vouloir non-A à l’instant suivant, par succession. C’est la liberté d’hier. La seconde est sans précédent : au même instant où la volonté veut A, elle a la puissance réelle de vouloir non-A, pour ce même instant. Pas vouloir A et non-A en même temps, ce serait une contradiction. Mais le fait de vouloir A n’épuise pas la puissance, qui reste intacte, ouverte sur l’opposé, maintenant.

Cette possibilité ne se manifestera jamais dans le temps, puisque l’instant est occupé par le café. Elle n’en est pas moins réelle. On l’appelle, depuis Knuuttila, la contingence synchronique.

Et la définition de la contingence est réécrite au passage. Est contingent, dit la Lectura, non pas ce qui n’est ni nécessaire ni toujours, mais ce dont l’opposé pourrait être fait au moment même où cela est. La nécessité du présent saute. Le réel cesse d’être le tout du possible : il devient un choix parmi des alternatives simultanées.

Deux outils tiennent la construction. Les instants de nature, d’abord : puisque tout se joue dans un seul instant, Scot introduit un ordre qui n’est pas temporel, où l’indétermination est antérieure à la détermination sans être avant elle dans la durée. Un ordre de raisons, pas d’horloge. Ensuite, une définition du possible qui coupe court : est possible ce dont les termes ne se contredisent pas. « Licorne » ne répugne pas, « homme sans risibilité » répugne. Le possible n’a plus besoin d’une puissance réelle quelque part pour exister, il lui suffit de ne pas se contredire.

Pourquoi ça change ta soirée

L’honnêteté oblige à dire que Scot n’est pas seul dans cette histoire. Pierre Damien, au onzième siècle, demandait déjà si Dieu peut faire qu’une chose passée n’ait pas été. Anselme distinguait deux sortes de nécessité, et le kalām ash’arite avait poussé très loin l’idée d’un monde recréé à chaque instant, donc recréable autrement. Knuuttila lui-même reconnaît ces anticipations, tout en maintenant la différence qui compte : avant la distinction 39, ce sont des intuitions locales ; après, c’est une théorie, avec ses instruments et sa définition. Il y a une différence entre entrevoir une idée et lui construire une machine.

Le reste est notre affaire. Si vouloir A à cet instant laisse intacte la puissance de vouloir non-A au même instant, alors la liberté n’est plus ce qui se mesure au lendemain : elle est dans l’acte. C’est le germe de la liberté d’indifférence que la scolastique tardive transmettra à Descartes, et l’ancêtre direct du débat contemporain sur les possibilités alternatives. Quand Harry Frankfurt conteste que la liberté exige de pouvoir faire autrement, c’est à une structure scotiste qu’il s’attaque, sans toujours le savoir.

Et quand tu dis, à une heure du matin, « au moment même où j’ai dit oui, j’aurais pu dire non », tu ne parles pas comme Aristote. Tu parles comme un franciscain écossais du tournant du quatorzième siècle. La révolution a si bien réussi qu’elle est devenue notre sens commun, et il faut un effort pour se rappeler qu’elle a été inventée.

Adjeu.

#Duns Scot#modalité#liberté#philosophie