Le philosophe et le comptoir · 40 s

« Hier, il était vrai que tu ferais ça demain. » Cette phrase a la grammaire du passé et le contenu du futur. Ockham l'appelle un faux passé.

Le faux passé d'Ockham : tout ce qui a l'air fait n'est pas fait

Kevin Cuccolo · 11 septembre 2026 · 4 min de lecture

Le passé, c’est fini. On peut plus rien y faire. Tout le monde est d’accord là-dessus, c’est même une des rares choses sur lesquelles un comptoir entier tombe d’accord avant le deuxième verre.

Ockham, moine anglais du quatorzième siècle : pas si vite.

Prends cette phrase. « Hier, il était vrai que tu t’assiérais demain. »

Elle parle du passé ou du futur ? Le verbe est au passé. Elle a l’air de décrire un truc qui a eu lieu, hier, quelque part. Sauf que si tu demandes de quoi cette vérité d’hier était faite, la réponse est : de rien du tout, sinon de ce que tu feras demain. Il ne s’est rien déposé dans le monde d’hier. Le passé de la phrase, c’est de la grammaire.

Ockham appelle ça une proposition qui est au passé quant à l’énoncé, pas quant à la chose. La postérité dira plus simplement : un faux passé.

Pourquoi ça n’est pas une chicane de grammairien

Parce qu’il y a un principe, admis par tout le monde au Moyen Âge, qui dit que le passé est nécessaire. Pas nécessaire au sens où il devait arriver, mais nécessaire au sens où, une fois arrivé, il est verrouillé. César a franchi le Rubicon. Il aurait pu s’abstenir, il ne l’a pas fait, et maintenant aucune puissance au monde ne peut faire qu’il ne l’ait pas fait. Ça, Ockham l’accepte entièrement.

Le problème, c’est ce qui arrive quand tu ranges dans cette case des phrases qui n’ont que l’uniforme. Si « hier, il était vrai que tu t’assiérais demain » compte comme un fait passé, alors elle est verrouillée comme le Rubicon, et tu es coincé : demain est déjà joué, ta décision est une formalité, tu n’es plus qu’un type qui exécute un programme écrit avant sa naissance. C’est le fatalisme, et il tient entièrement sur ce glissement.

Ockham refuse le glissement. La nécessité du passé, dit-il, ne s’applique qu’au passé réel. Et le passé réel est beaucoup plus mince que la grammaire ne le laisse croire. Sur les fausses phrases au passé, elle glisse comme sur du verre. Tant que tu peux encore ne pas t’asseoir demain, il reste en ton pouvoir de faire que cette phrase, qui est vraie, ait toujours été fausse. Pas de changer le passé : de constater qu’il n’y avait pas de passé à changer.

Ce que le moine fait aux théologiens

Il faut voir la position dans laquelle il se met, parce qu’elle a du panache. Aristote, dix-sept siècles plus tôt, avait sauvé notre liberté en refusant que les phrases sur le futur soient déjà vraies ou fausses. Confortable. Mais un théologien chrétien ne peut pas se payer ça : si « Pierre sera sauvé » n’est ni vraie ni fausse aujourd’hui, Dieu lui-même ne sait pas, et la prescience divine part à la poubelle.

Ockham accepte donc tout ce que les autres jugeaient explosif. Oui, toute proposition sur le futur est déterminément vraie ou fausse, et l’a toujours été. Oui, Dieu connaît de façon certaine tous les futurs contingents. Sur le comment, il a l’honnêteté rare d’écrire en substance que ça dépasse tout intellect en cette vie. Puis il fait passer « Dieu savait de toute éternité que Pierre serait sauvé » au même détecteur que la phrase du comptoir. Forme d’un fait éternellement accompli ; contenu suspendu à ce que Pierre fera. Faux passé. Donc pas de verrou, donc Pierre reste libre.

Aristote sauvait la contingence en suspendant la vérité. Ockham la sauve en suspendant la passéité. C’est plus élégant et c’est plus cher.

Six siècles plus tard, on s’en sert encore

En 1965, un philosophe américain, Nelson Pike, republie l’argument en habits modernes : si Dieu croyait il y a mille ans que je tondrais ma pelouse demain, cette croyance est un fait passé, les faits passés sont fixes, donc je ne peux pas m’abstenir. Deux ans plus tard, Marilyn McCord Adams ressort l’outil d’Ockham et le rebaptise : il y a des faits durs, vraiment passés, et des faits mous, qui portent la marque du passé mais dépendent encore du futur. La littérature qui suit s’appelle officiellement, dans les revues, ockhamiste ou anti-ockhamiste. Un franciscain de 1324 a donné son nom à une querelle de 1986.

Et le point faible est avoué depuis le début : personne n’a encore trouvé le critère qui sépare proprement le dur du mou sans supposer d’avance ce qu’il doit prouver. John Martin Fischer a montré que le critère d’Adams, pris au mot, classe à peu près tout dans les faits mous. Ce qui reste intact, c’est la manœuvre : accorder le fait, contester sa catégorie. Toutes les grandes défenses du libre arbitre depuis font ça.

Le plus drôle, pour finir : le penseur le plus économe du Moyen Âge, celui dont le rasoir interdisait de multiplier les entités inutiles, a fourni leur jouet préféré aux métaphysiciens contemporains, qui sont tout sauf économes.

Adjeu.

#Ockham#modalité#futurs contingents#philosophie