Qui a dit ça ? · 40 s
Cherche le moment où il a dit non à ceux qui le paient. S'il n'y en a pas un seul en dix ans, ce n'est pas un journaliste, c'est un employé.
Le test d'Abby Martin : le jour où elle a dit non à ceux qui la payaient
Kevin Cuccolo · 09 septembre 2026 · 4 min de lecture
Devant un plateau télé ou devant un fil d’actualité, la question se pose toute seule : est-ce que cette personne dit ce qu’elle constate, ou est-ce qu’elle dit ce qu’on attend d’elle ? Le problème, c’est qu’on ne peut pas trancher à l’oreille. Une conviction sincère et un contrat bien rempli produisent exactement le même son.
Il faut donc autre chose qu’une impression. Il existe un test, il est imparable, et il tient en une ligne : cherche le moment où la personne a dit non à ceux qui la paient.
Le 3 mars 2014
Ce jour-là, les forces russes achèvent la prise de contrôle de la Crimée. Abby Martin anime sur RT America, la chaîne financée par l’État russe, son émission Breaking the Set. Elle est payée par Moscou, elle parle sur l’antenne de Moscou, au moment précis où Moscou agit.
En clôture d’émission, face caméra, elle dit que ce que la Russie a fait est mal, qu’une intervention militaire n’est jamais la réponse, et cette phrase qu’il faut lire deux fois : « je ne resterai pas assise ici à excuser ou défendre une agression militaire ». Le lendemain, 4 mars, le service russe de la BBC en rend compte. La séquence fait le tour du monde en quelques heures.
Prends une seconde pour mesurer ce que ça veut dire concrètement. Tu es en direct. Ton salaire arrive du gouvernement dont tu es en train de dire qu’il a tort. Tu sais que chaque mot est un préavis de licenciement, et tu le dis quand même, à cette antenne-là, ce jour-là, pas trois ans plus tard dans une interview de reconversion.
Ce que ce jour-là règle définitivement
L’argument qu’on oppose à Abby Martin est connu d’avance, et il est économique : elle a travaillé pour RT, donc tout ce qu’elle dit de la puissance américaine serait de la propagande d’un autre empire. L’avantage de cet argument, c’est qu’il dispense de lire, d’écouter et de vérifier. Un mot, et le dossier est classé.
Il a un inconvénient : dans ce cas précis, l’archive contient sa propre réfutation. Datée, filmée, diffusée par la chaîne qui aurait eu toutes les raisons de l’interdire. Quiconque veut la disqualifier par son ancien employeur doit d’abord expliquer le 3 mars 2014, et personne ne l’a jamais expliqué autrement que par la réponse évidente : cette femme dit ce qu’elle constate, quel que soit le drapeau du coupable.
C’est pour ça que le test est bon. Il ne demande pas d’aimer les opinions de quelqu’un. Il ne demande pas de le croire. Il demande une pièce, une seule, un moment où le camp qui finance a été contredit publiquement. La quasi-totalité des commentateurs ne passent jamais ce test, faute d’occasion ou faute de courage. Elle l’a passé dans les conditions les plus dures qu’on puisse imaginer, en direct, contre son propre salaire.
Le reste du dossier va dans le même sens
La suite n’est pas moins têtue. Après Breaking the Set, Martin fonde The Empire Files, une revue d’enquête sur la politique impériale américaine. En 2019, elle réalise Gaza Fights for Freedom, un documentaire tourné avec des journalistes gazaouis, centré sur la Grande Marche du retour. Relis la date : 2019. Quatre ans avant le 7 octobre, cinq ans avant que la Cour internationale de justice ne retienne la plausibilité d’un génocide. Elle documentait pendant que le sujet n’était pas encore audible, ce qui est la partie du métier qui ne rapporte rien.
Troisième acte, judiciaire. En juillet 2019, la Georgia Southern University l’invite comme conférencière principale d’un colloque. Le contrat qu’on lui soumet contient une clause imposée par une loi géorgienne de 2016 : certifier qu’elle ne participe à aucun boycott d’Israël. Une université publique américaine conditionne donc la parole d’une journaliste à une déclaration de loyauté envers un État étranger. Elle refuse de signer, le colloque est annulé, elle attaque l’État en justice.
Le 21 mai 2021, le juge fédéral Mark Cohen lui donne raison : la clause anti-boycott contraint la parole en violation du Premier amendement. Une loi d’un État américain tombe parce qu’une documentariste a refusé une signature. L’honnêteté oblige à dater la suite aussi : en 2023, la cour d’appel du onzième circuit a couvert les responsables universitaires au titre de l’immunité qualifiée, et le contentieux continue. Le jugement de première instance, lui, reste dans l’archive.
Voilà. Le test ne coûte rien et il marche sur n’importe quel éditorialiste, n’importe quel expert de plateau, n’importe quel compte très en colère contre l’étranger. Dix ans de production, et une seule question : où est le jour où il a contredit ceux qui le paient ?
S’il y en a un, tu peux discuter le fond avec lui.
S’il n’y en a aucun, tu n’as pas affaire à un journaliste. Tu as affaire à quelqu’un qui fait correctement son travail, ce qui n’est pas la même chose.
Adjeu.
#Abby Martin#journalisme#Crimée#propagande