Le philosophe et le comptoir · 45 s
Dire à ton pote qu'il a tort, c'est pas de la parrhêsia. C'est un apéro.
La parrhêsia : le courage ne se lit pas dans ce qu'on dit, mais dans ce que ça coûte
Kevin Cuccolo · 05 septembre 2026 · 5 min de lecture
Il y a un mot grec qui mériterait de figurer au menu de tous les bistrots du canton : la parrhêsia. On le traduit par « dire-vrai », ou « tout dire », et traduit comme ça il ne sert strictement à rien, parce que tout le monde est persuadé d’en faire. Personne, au comptoir, ne se présente comme le type qui arrondit les angles.
Foucault a passé ses deux derniers cours au Collège de France à remettre la pièce qui manque. Elle tient en une clause, et elle change tout.
La clause qu’on oublie
Dans « Le Gouvernement de soi et des autres », leçon du 12 janvier 1983, la définition est posée : la parrhêsia est un dire-vrai qui engage un risque personnel pour celui qui parle. Le parrhésiaste ne délivre pas un savoir certifié depuis une position d’autorité institutionnelle. Il parle en son nom. Il s’expose au désaveu, parfois à la violence. Et c’est ce risque même, pas l’élégance de l’argument, qui atteste la sincérité du discours.
Foucault prend soin de distinguer deux voisins qu’on confond tout le temps avec ça. La rhétorique, d’abord : elle vise à persuader, mais elle ne met jamais en jeu la personne de l’orateur. Tu peux gagner un débat sans rien risquer, c’est même toute l’idée. L’enseignement technique, ensuite : il transmet un contenu, proprement, sans qu’aucune relation de vérité s’établisse entre celui qui parle et celui qui écoute.
Autrement dit, il existe deux manières parfaitement honorables de dire des choses vraies sans que ça engage quoi que ce soit. Et c’est là que le comptoir devient un cas d’école.
Dire à ton pote qu’il a tort : ça ne te coûte rien. Il va râler, il va repayer sa tournée, et dans une heure c’est oublié. Ce n’est pas de la parrhêsia, c’est un apéro. Dire la même chose à ton chef, à ton parti, à ta propre famille politique, à ceux qui signent tes contrats ou qui te distribuent tes invitations : ça, c’en est. Le mot ne décrit pas le contenu du propos, il décrit la position de celui à qui on l’adresse.
Le prisonnier qui redescend
Ce n’est pas un détail de vocabulaire pour séminaire. Dans « Le Courage de la vérité », Foucault établit que Socrate incarne cette figure du dire-vrai courageux, et que la scène finale de l’allégorie de la Caverne en est le portrait exact.
Rappelle-toi qui redescend. Le prisonnier libéré revient auprès de ceux qui sont restés, il leur dit ce qu’il a vu, et sa parole dérange précisément parce qu’elle s’adresse à des gens qui ne veulent pas l’entendre et qui ont les moyens de le faire taire. Il ne les persuade pas. Il n’y arrive pas. Et il parle quand même, au péril de sa vie.
Cette dimension-là, le risque, la violence, l’impossibilité de convaincre, c’est exactement ce que les lectures académiques de la Caverne évacuent quand elles réduisent le texte à une hiérarchie des plaisirs ou à un paradoxe logique. On garde l’image, on retire le danger. Reste une jolie métaphore sur l’ignorance des autres.
Comment le doute est passé du forum au bureau
Foucault ne s’arrête pas au constat. Il raconte comment on est passé de là à ici, et le pivot s’appelle Descartes.
Le doute cartésien n’a plus rien du courage grec. C’est un doute méthodique, contrôlé, dont la finalité avouée est de fonder une certitude indubitable. Descartes définit d’ailleurs la science comme une « conviction fondée sur une raison si forte qu’aucune raison plus puissante ne puisse l’ébranler » (lettre à Regius, 24 mai 1640). Le doute devient une procédure certifiable. Il quitte la place publique, où le parrhésiaste parlait devant ses concitoyens, pour s’installer dans l’intériorité du sujet pensant. Fini le forum, bonjour le bureau.
À partir de là, il y a deux doutes et pas un. Le doute légitime, celui du spécialiste qui doute selon les règles de sa discipline. Et le doute illégitime, celui du profane qui conteste les résultats de l’expertise sans en maîtriser les procédures. Le prisonnier libéré de Descartes n’est plus un trouble-fête : c’est un méthodologue diplômé.
Le mouvement s’achève avec ce que Foucault appelle la gouvernementalité, dans « Sécurité, Territoire, Population » (leçon du 8 février 1978). Les mécanismes disciplinaires interdisaient ; les dispositifs de sécurité, eux, régulent : ils inscrivent les phénomènes dans des séries statistiques et fixent des seuils de normalité, au-delà desquels on intervient. Applique ça au savoir et tu obtiens une vérité administrée par des commissions, des agences et des instances d’évaluation, qui fonctionne comme une norme de santé publique. Dans ce dispositif, celui qui doute n’est plus un parrhésiaste courageux. C’est un écart à la norme, un symptôme, quelque chose qu’on ramène dans le rang.
Bon. Ce n’est pas idéal.
Le test
L’avantage de la définition de Foucault, c’est qu’elle est portative. Elle te permet de repérer les courageux sans rien connaître au dossier, et sans avoir à trancher qui a raison.
Tu ne regardes pas ce qu’ils disent. Tu regardes à qui ils le disent, et ce que ça leur coûte. Un éditorialiste qui tape sur un gouvernement étranger, un politicien qui dénonce les dérives du camp d’en face, un expert qui critique une institution dont il ne dépend pas : zéro franc, zéro centime. Le jour où l’un d’eux contredit ceux qui le paient, qui l’invitent ou qui le nomment, là, tu as vu quelque chose de rare.
Ça ne dit pas qu’il a raison. Ça dit seulement qu’il a payé pour le dire.
Adjeu.
#Foucault#parrhêsia#courage#philosophie