Le philosophe et le comptoir · 45 s
Tu ne l'as pas supprimé par flemme. Tu l'as supprimé parce que quelqu'un gagne de l'argent à chaque fois que tu le remplis.
Tu n'as plus d'idées ? Tu as supprimé l'ennui
Kevin Cuccolo · 02 septembre 2026 · 2 min de lecture
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Lu par Kevin Cuccolo
Tu as remarqué que tu n’as plus jamais d’idées ? Genre plus jamais. Zéro. Pas une seule de ces pensées qui arrivaient toutes seules, sans être demandées, et qui donnaient l’impression d’être un peu intelligent.
C’est normal. Tu as supprimé l’ennui.
L’inventaire
Fais-le honnêtement. L’ascenseur : téléphone. Les toilettes : téléphone. Le bus : téléphone. La queue à la Migros : téléphone. Les deux minutes où les pâtes cuisent : téléphone. Le trajet à pied que tu connais par cœur : podcast, donc téléphone.
Ce sont exactement les moments qui, avant, ne servaient à rien. Et « ne servait à rien » était leur fonction.
Ce que faisait l’ennui
L’ennui n’est pas un vide. C’est le seul état où ton cerveau n’a pas de tâche assignée. Pas de flux à suivre, pas de réponse à produire, pas de stimulus à traiter. Il n’en profite pas pour s’éteindre : il range. Il repasse sur ce qui traîne, il consolide, et surtout il relie deux choses qui n’avaient rien à voir l’une avec l’autre.
C’est là que naissent les idées, non pas parce que l’ennui serait noble, mais parce qu’une association inattendue demande deux matériaux disponibles en même temps et aucune consigne. Occupe l’espace, et il n’y a plus d’association : il y a du traitement.
La philosophie a un vocabulaire pour ça bien avant les téléphones. Pascal appelait divertissement, au sens fort de détournement, tout ce qu’on met entre soi et le fait de rester seul dans une chambre. Il ne parlait pas d’une faiblesse de caractère : il parlait d’un dispositif. On ne fuit pas l’ennui, on fuit ce que l’ennui donne à voir.
La différence avec Pascal
Il y en a une, et elle est de taille. Chez Pascal, tu te divertis toi-même. Tu vas à la chasse, tu joues, tu vas au bal. L’initiative est la tienne.
Aujourd’hui, tu ne remplis pas ton ennui : on te le remplit. Le téléphone propose, le fil ne se termine jamais, la vidéo suivante démarre sans qu’on la demande. Ce n’est pas une faiblesse individuelle, c’est un modèle d’affaires : chaque interstice de ta journée a une valeur marchande, et il existe des gens dont le métier est précisément d’en réduire la durée moyenne.
Autrement dit, l’ennui n’a pas disparu tout seul. Il a été acheté.
Bon. Je te laisse, je suis une vidéo courte.
Adjeu.
#ennui#attention#philosophie#attention économique